A la toute fin du 16ème siècle, les Hollandais de la Compagnie des Indes Orientales explorent une route maritime qui les mène dans les Iles de la Sonde, où ils trouvent les épices tant convoitées dont ils s’assurent le monopole. Ils découvrent aussi les cotonnades portées dans l’île de Java et colorées en fonction des usages : coquetterie vestimentaire, cérémonies rituelles, marques d’une région, parures de cour…
Ces tissus sont préparés et colorés selon un procédé ancestral, connu depuis l’Antiquité, appelé battik, qui, en javanais signifie brisure. Sur le coton apprêté, on dessine les motifs décoratifs et, avant de le plonger dans un bain de teinture, on masque avec de la cire les parties qui ne doivent pas prendre la couleur. On plonge ensuite la pièce débarrassée de la cire dans un nouveau bain de teinture et ainsi de suite.
En 1864, les Hollandais inaugurent à Haarlem Le Musée d’anthropologie et des colonies, où sont rassemblés divers objets rapportés de Java.
En 1899, Chris Lebeau, artiste néerlandais peintre, graveur, céramiste, designer de textile qui se dit « communiste, anarchiste et théosophe », réalise ses premiers batiks à l’Ecole des Arts appliqués de Haarlem. Puis il peint avec la technique du batik des panneaux décoratifs pour le pavillon néerlandais de l’Exposition Universelle de Paris 1900.
Marguerite Pangon est si fascinée par ces textiles de Chris Lebeau qu’elle va à la Prima Esposizione Internazionale d’Arte Decorativa Moderna de 1902 à Turin où ses œuvres sont présentées, ainsi que celles d’Agathe Wegerif-Gravestein, la première à avoir ouvert en Europe un atelier de batik, à Apleldoorn aux Pays-Bas. Puis en 1904, Marguerite Pangon part pour Haarlem suivre l’enseignement de Chris Lebeau. Elle y retournera deux fois en 1905.
Au début du 20ème siècle, le célèbre couturier parisien Paul Poiret révolutionne la mode en proposant des vêtements fluides et amples à la place des robes ajustées. Il s’inspire des traditions orientales, turques, perses, japonaises et chinoises, du moins ce qu’il en imagine. En 1911, il se lance dans une collection de vêtements de soirée en tissus batikés, qui cultivent dans la haute société le fantasme d’un Orient mythique. Marguerite Pangon travaille avec lui dans ces années-là, avant de créer sa propre entreprise Le Batik Français. Plusieurs artistes français travaillent aussi le batik, mais seule Marguerite Pangon impose son style. Le batik est également en vogue chez plusieurs maisons de haute couture, dont Chanel et Jeanne Lanvin. .
Après ses années passées à professer le dessin et la composition décorative, elle sait que le batik peut devenir un art. « Quand Madame Pangon débuta dans sa carrière artistique, l’impressionnisme prenait fin, écrit en 1926 l’une de ses amies, la peintre Angèle Delasalle. Avec ses recherches atmosphériques, l’impressionnisme avait anémié les couleurs, affaibli le ton. Il se passa alors un événement de première importance, qui devait révolutionner les arts, et l’art décoratif en particulier. Ce fut l’arrivée des ballets russes à Paris. Une fois encore, la couleur nous revenait d’Orient. »
Marguerite Pangon, en effet, se passionne pour la couleur, en même temps qu’elle applique le batik au velours, au satin, à la soie… Avec ses motifs, elle fait la transition entre l’Art nouveau et l’Art déco, associe les arabesques du premier aux formes géométriques du second. Admirateur du travail de Marguerite Pangon, Yvanhoé Rambosson, poète, critique d’art et conservateur honoraire des Musées de la ville de Paris, écrit en 1925 : « Une femme habillée par Madame Pangon est un jardin en marche. Candeurs printanières, fanfares estivales, harmonies d’automne, intimités hivernales, tout cela s’inscrit, chante, éclateen poèmes colorés sur les tissus les plus divers. »
Marguerite Pangon a réussi à assumer sa position d’artiste et entrepreneuse, à une époque où les hommes dominent la société. En 1924, Marguerite Pangon fait partie avec son amie Yvonne Ripa de Roveredo, des fondatrices du Soroptimist Club de Paris. Créé aux Etats-Unis en 1921, le Soroptimist est une association de femmes engagées dans la société, qui font la promotion du statut de la femme sur le principe des Droits de l’Homme pour tous, de l’égalité, du développement et de la paix. Le réseau mondial ainsi constitué met en valeur les femmes de l’époque, artistes, industrielles, cheffes d’entreprises… Comprendre, défendre, entreprendre est à la base de leurs actions.
Enfin, en 1916, lorsque Marguerite Pangon fonde son entreprise Le Batik Français, la presse salue l’audace d’une artiste qui, en pleine guerre, s’affirme contre la domination des « Boches. »
En 1925, elle a fait sa place dans l’univers de la haute mode, de la couture et des tissus d’ameublement. Elle est hors concours et fait partie du jury à L’Exposition Universelle des Arts Décoratifs où ses œuvres sont exposées dans son stand et dans dix-sept autres. (voir Voyage à travers l’expo)
Création de luxe, le batik s’étiole en Europe au début des années 30. Mais les échanges mondiaux, menés en particulier par les Anglais ont mené la technique du batik jusqu’en Afrique où l’utilisation de la cire chaude pour protéger un tissu en coton d’une teinture, était déjà pratiquée depuis plusieurs siècles. En Afrique de l’Est les motifs sont souvent influencés par l’Asie et le Moyen Orient ; à l’Ouest, les dessins sont plus traditionnels. Les batiks africains sont appelés wax (en anglais cire), en référence à la culture anglaise.